Alimentation

Le jeûne, pratique d’écologie intérieure ou complément thérapeutique – 1re partie

Étudié et pratiqué en Russie, aux États-Unis, en Allemagne, le jeûne est plutôt mal vu en France. Quand il est utilisé, il vise plus un objectif politique – la grève de la faim – que médical ou thérapeutique. Documentaires et émissions de radio défrichent le terrain de l’hexagone… jusqu’à éveiller l’intérêt ?

Eau et jeûne
Le jeûne tout au long de la vieanimale
Le jeûne est pratique courante et instinctive chez les mammifères et les oiseaux migrateurs. Les uns hibernent ou se soignent, les autres couvent ou migrent. Certains jeûnent quelques semaines, d’autres jusqu’à six mois, comme le manchot empereur. Le genre humain est… plus rétif.

Ce n’est sans doute pas étonnant qu’on appréhende le jeûne. Au cours de l’histoire mouvementée du monde, il fut souvent associé à la pénurie ou à la famine ; l’adopter constituait un geste indispensable à la survie, non un acte volontaire. À l’inverse, les années d’après-guerre furent synonymes d’abondance retrouvée et point n’était question de se priver (encore). Tout au plus pouvait-on et peut-on encore l’observer comme pratique religieuse des différents courants monothéistes, dans une moindre mesure sanitaire et pratique.

Pourtant, comme l’indique Yvon Le Maho (1), chercheur et grand observateur des manchots empereurs, « la capacité du manchot empereur à épargner ses protéines dans un premier temps est exactement la même que celle de l’homme et des autres animaux : au cours du jeûne, il reste 4 % de la dépense énergétique qui dérive des muscles, jusqu’à ce moment où l’accélération de l’utilisation des protéines coïncide avec le moment où l’animal se réalimente spontanément. » Nous verrons plus loin ce que cela implique.

Des précurseurs chez nos frères humains
Bien que l’Antiquité le connût, l’intérêt pour le jeûne comme hygiène personnelle ou pratique médicale est récent : Edward Hooker Dewey, médecin américain du XIXe siècle, fut en ce sens le pionnier de la cure de jeûne thérapeutique.

Dans les années 50, le psychiatre russe Yuri Nikolaev eut l’intuition de le favoriser face à un patient psychotique prostré et refusant de se nourrir. La guérison de celui-ci allait ouvrir la voie à une recherche intense sur le sujet. Dans les années 70, la Russie reconnaît le jeûne thérapeutique de l’école Nicolaev, avant de l’inscrire, dès 1980, dans sa politique de santé publique.

Quarante ans d’études cliniques et de protocoles plus tard, des dizaines de milliers de patients ont pu là-bas bénéficier des indications positives du jeûne comme outil thérapeutique. D’innombrables travaux ont permis d’étudier les organes et parties du corps qui entrent en jeu lors du jeûne : les sécrétions de l’estomac, du foie, du pancréas, de l’intestin, de même que le paysage bactérien, le statut de l’immunité, l’échange des minéraux et des vitamines. N’ayant jamais été traduites, ces études n’ont pu essaimer en France.

Réfrigérateur vide

La maladie comme déclencheur
Si l’initiative d’une recherche – ou d’une quête – trouve souvent son origine dans l’histoire personnelle de son auteur, alors il nous faut tourner notre regard du côté de l’Allemagne. Le Dr. Otto Buchinger, médecin allemand né en 1878, est violemment frappé par une polyarthrite rhumatoïde en 1917. Devenu invalide, il se tourne vers des traitements alternatifs. Un praticien lui recommande une cure de jeûne, qui lui redonnera toute sa liberté de mouvement. Dès lors, il consacrera sa vie et ses travaux à la thérapie médicale centrée sur le jeûne. La clinique du même nom a développé sa propre méthode et propose aujourd’hui des outils complémentaires en synergie.

Aux États-Unis, le Pr Valter D. Longo, professeur et chercheur spécialisé en biologie cellulaire et génétique, a publié des recherches mettant en évidence des effets spectaculaires dans le domaine de la cancérologie et des maladies neurologiques.

Jeûner ou médiquer, en France il faut choisir
La pratique du jeûne comme thérapie (efficace) n’est pas officiellement reconnue en France, comme dans de nombreux autres pays. Les médecins, quand ils ne sont ni formés ni sensibilisés, sont même souvent opposés au jeûne. Le Dr Françoise Wilhelmi de Toledo, médecin nutritionniste, l’évoque en ces termes : « Le jeûne est contrintuitif ; on pense que l’on va avoir faim, que l’on sera fatigué ou déprimé alors que c’est l’inverse ». De fait, les témoignages indiquent le contraire et mentionnent souvent un état de sérénité découlant d’une cure.

Sonia Kaloustian

À suivre
– Principes du jeûne et mise en œuvre
– Le jeûne dans la recherche scientifique et médicale : cancer, maladies chroniques et neurologiques
– Indications, contre-indications et précautions particulières

Sources et bibliographie
(1) Yvon Le Maho, écophysiologiste français, directeur de recherche au CNRS à l’université de Strasbourg et membre de l’Académie des sciences
http://www.nia.nih.gov/newsroom/2003/02/fasting-forestalls-huntingtons-disease-mice
http://impactaging.com/papers/v1/n12/pdf/100114.pdf
http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4694464
http://stm.sciencemag.org/content/early/2012/02/06/scitranslmed.3003293
http://www.liberation.fr/societe/2013/09/09/le-jeune-ami-des-malades_930565
Laboratoire des neurosciences http://www.irp.nia.nih.gov/
France Culture – Le jeûne, l’histoire d’une thérapie médicale insoupçonnée, 19.09.2013

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